Pour que le texte vive

Document réalisé pour le stage « Nouveaux usages des TIC : créer, partager, accompagner » du 11 au 14 mars 2008 au CREPS Aquitaine, Stage INJEP/CREPS Aquitaine/Médias-Cité – Annonce du stage sur Génération Cyb: http://www.generationcyb.net/Nouveaux-usages-des-TIC-creer,1407 et un article post stage sur le site de l’INJEP: http://injep.jimdo.com/2009/04/29/instantan%C3%A9s-du-stage-nouveaux-usages-des-tic-cr%C3%A9er-partager-accompagner/

Enquête auprès de trois auteurs qui ont choisi leur droit d’auteur

Jeudi 13 mars nous rencontrerons Olivier Blondeau, co-auteur avec Florent Latrive de « Libres enfants du savoir numérique ». J’ai essayé donc de préparer un dossier autour d’une conception du droit d’auteur à l’air de l’édition numérique.

En février dernier, j’ai envoyé un courriel à trois auteurs ayant publié une œuvre en Créative Commons. Dans les trois cas, il s’agissait d’un livre ayant eu un parcours en édition classique couplée à une diffusion libre sur la toile. Ces trois personnes ont répondu à mon courriel dans la journée suivant mon envoi. Je vais essayer de vous restituer ces réponses.

Tout d’abord, je commencerai par les trois auteurs et les œuvres en question:

Pour mieux comprendre les réponses (par retour de courriel direct) de ces trois personnes, je vais retranscrire le message que j’avais envoyé. C’était le même pour les trois, je voulais rester sur un questionnement général et ne pas occulter des expériences qu’ils auraient eues avec d’autres publications: articles sur des revues ou dans des quotidiens notamment.

Nous organisons un stage intitulé « Comment les TIC renouvellent les pratiques d’éducation populaire » du 5 au 8 juin 2007 (présentation du cycle: http://www.injep.fr/Sans-titre,1930.html ) (partenariat INJEP, CREPS Aquitaine et Médias-Cité). Dans ce cadre nous aborderons la diffusion de contenus, notamment avec les licences Créatives Commons ou Art libre.

Nous vous écrivons car vous avez publié une même œuvre sous deux contrats différents et nous aimerions vous posez quelques questions (auxquelles vous pouvez répondre par retour de courriel):

– Est ce que la double publication était prévue au départ ou elle a fait suite à des événements (rupture de stock, vente suffisante, envie de diffuser plus largement….)?

– Est ce que votre (vos) éditeur verrouille ces possibilités (exemple du journal Le monde avec ses archives payantes…) ?

– Comment envisagez vous de futures négociations avec votre éditeur?

– Quels retours avez vous eu en rapport à la diffusion classique puis libre sur internet ?

– Si vous avez un contrat avec votre éditeur stipulant une double publication pouvez vous nous en faire parvenir une copie pour une utilisation pédagogique pendant le stage ?

En vous remerciant, et dans l’attente de vous (re)lire, sur internet ou sur le papier….

Cordialement,

La réponse de Philippe Aigrain (en deux temps):

Je ne suis pas totalement sûr de bien comprendre la question : s’agit-il du fait que j’ai publié le texte d’un livre sous licence CC alors que le livre était publié lui « tous droits réservés » (comme il semble d’après vos sous questions) ou bien du fait que j’ai publié certains textes sous plusieurs licences libres différentes ?

Merci de me le préciser et je réponds au reste,

Amicalement, Philippe Aigrain

Donc précisions de ma part (ou plutôt une explication très brumeuse!!!):

Merci pour votre réponse, je vais essayer d’éclaircir ma demande; pour notre formation, j’ai pris comme exemples:

– « Des outils qui ne doivent pas faire écran » dans la revue Territoires de mai 2005 (et disponible sur le web sous Licence Créative Commons by-sa : http://paigrain.debatpublic.net/docs/territoires.pdf )… (est ce le même cas que pour votre livre Cause commune ?? vous avez publié le texte sous licence CC alors qu’il était publié dans la revue en « tous droits réservés »)

C’est donc bien le cas ci-dessus qui nous intéresse….. l’allusion au Journal Le monde était pour savoir si vous rencontriez plus de difficultés avec certains éditeurs….

– En ce qui concerne « Le monde », l’article « Liberté pour les logiciels (le titre original était “Les connaissances aux enchères”), daté du 5 juillet 2005, accessible en archive payante (impossibilité de négocier une licence avec ce quotidien ?? )

Cordialement,

Cela n’a pas découragé Philippe Aigrain qui a répondu à mes interrogations multiples:

J’essaye de répondre aux différentes questions sous-jacentes.

Les licences Creative Commons (et même la GNU FDL) prennent en compte le fait que des textes peuvent exister sous des formes différentes, sur un support physique d’éditions en nombre et sous forme d’information diffusables sur Internet. J’ai commenté récemment l’importance de cette possible synergie dans un article pour les Cahiers de la librairie (« Quelques pensées sur le futur du livre et de ses lieux ») article ironiquement non disponible sous licence d’accès libre.

Dans les deux cas que vous mentionnez, la négociation du double régime de diffusion s’est faite a-priori avec l’éditeur, la diffusion libre sur Internet se faisant pour le livre chez Fayard avec un délai de 6 mois, et immédiatement pour le cas de l’article de Territoires. La traduction italienne de Cause Commune paraîtra en mai chez Stampa Alternativa avec une diffusion simultanée sous licence CC. Fayard n’avait jamais signé de contrat de ce type et ne savait pas trop à quoi ils s’engageaient. Mais ensuite ils ont accepté un régime similaire pour le livre « La révolte du pronétariat » de Joël de Rosnay, et je crois ne s’en plaignent pas. D’autres éditeurs (Exils pour le livre de Florent Latrive, In Libro Veritas, Presses Universitaires de Lyon) publient des livres dont le texte est sous licence CC.

D’une façon générale, je n’accepte pas de publier de textes dans des livres ou revues qui n’autorisent pas la diffusion libre parallèle (éventuellement avec un délai, comme le délai d’un mois pour le Monde Diplomatique), sauf dans des cas comme les Cahiers de la librairie où j’estime que cela mérite de faire une exception pour toucher un public particulier.

Le cas des articles d’opinion dans les quotidiens (dans mon cas Libération et Le Monde) est une anomalie d’une autre nature. Ces articles ne donnent pas lieu à cession de droits : l’auteur conserve l’intégralité de ses droits sur le contenu du texte, mais par contre il ne possède pas les droits sur la mise en forme qu’en fait le quotidien. D’où une gestion assez confuse et au cas par cas. En général, j’essaye d’obtenir la permission de diffuser avec la maquette du journal (ce que j’ai obtenu plusieurs fois pour Libération).

Bon succès pour vos travaux,

Philippe Aigrain

Cette réponse montre bien la démarche d’auteur choisie par Philippe Aigrain. La double publication, tout droit réservé en édition classique et en Créatives Commons dans leur version numérique, est son principe de base. Il n’y a que dans la presse d’opinion qu’il rencontre des difficultés, la libre diffusion de ses textes étant à négocier au cas par cas.

Pour aller plus loin, j’ai bien sûr commandé le numéro des Cahiers de la librairie intitulé « Quelques pensées sur le futur du livre et de ses lieux ». Il sera à votre disposition pendant le stage.

La réponse de Florent Latrive:

Bonjour,

Je manque de temps pour répondre à vos questions. Mais je vous ai mis en pièce jointe la transcription d’une intervention sur ce thème que j’ai faite à la Société des gens de lettres il y a quelques semaines. Vous y trouverez de nombreuses réponses. Par ailleurs, n’hésitez pas à me renvoyer un mail si vous désirez encore d’autres précisions.

Bien cordialement & désolé d’avoir tardé à vous répondre.

Florent Latrive

Dans cette intervention, Florent Latrive revient sur son expérience de publication et ce avec un recul de trois années permettant d’évaluer les conséquences de son choix.

Cette intervention est disponible aussi au format texte et vidéo depuis son site internet: http://caveat.ouvaton.org/docs/un-livre-gratuit-et-payant-a-la-fois-une-experience-avec-creative-commons/ .

Je ne résiste pas à l’envie de vous sélectionner quelques passages:

Extraits choisis de l’intervention de Florent Latrive lors du colloque du 5 décembre 2006 sur la création littéraire face au numérique.

(…)L’usage immodéré du mot « pirate » n’a pas contribué à faire émerger de solution équilibrée à la question du droit d’auteur face au numérique.(…) dans le cas de l’écrit, c’est à la cohabitation du livre et de l’Internet qu’il faut aspirer, pas à la lutte de l’un contre l’autre. Avec /Du bon usage de la piraterie/, j’ai ainsi voulu le meilleur des deux mondes. J’ai voulu un livre car c’est un objet d’une rare puissance symbolique et c’est aussi, pour peu qu’il soit bien travaillé par un éditeur, un bel objet, et un objet pour lequel l’on peut avoir de l’affection. De plus, le circuit de l’édition classique a d’immenses vertus, ne serait-ce que le dialogue instauré entre l’auteur et l’éditeur pour améliorer l’ouvrage ou l’importance de la médiation du libraire. J’ai voulu le meilleur du livre, mais j’ai aussi voulu le meilleur de l’Internet, c’est-à -dire la possibilité d’avoir une diffusion extrêmement large, un contact direct avec les lecteurs…(…)

Le premier des désirs, lorsqu’on écrit, est d’être lu, et de toucher le nombre le plus important possible de lecteurs sur le long terme. Un peu de modestie et de réalisme ne nuit pas :il m’apparaissait évident qu’aussi passionnant que soit mon livre, il était fort peu probable qu’il connaisse la carrière du /Da Vinci Code/, et bien plus certain qu’il allait connaître la destinée de l’immense majorité des livres commercialisés, c’est-à -dire un petit tour sur les tables de librairies, quelques articles de presse si la météo est clémente, puis une disparition au bout de trois mois, et la lente asphyxie dans l’enfer du commerce de l’édition. La mise en ligne me laissait espérer une survie à long terme de l’ouvrage.(…)

A partir du moment où je voulais mettre en ligne gratuitement le livre, il fallait que l’éditeur en soit d’accord, qu’une précision soit apportée dans le contrat qui me liait avec Exils afin de me ménager le droit de publier le texte sur le Net.(…)

Creative Commons permet de définir « certains droits réservés ». C’est une sorte de droit d’auteur en kit, que l’on peut modeler en fonction de la relation que l’on désire avec son public.

Et nul besoin de faire appel à un avocat spécialisé pour user de Creative Commons. Il suffit de se rendre sur le site web de la fondation CC, et de choisir point par point quelles sont les utilisations que l’on autorise et celles que l’on interdit.(…)

Les conséquences du choix de Creative Commons

La première conséquence de ce choix, c’est une circulation importante de l’ouvrage. Sur le site où je l’avais mis à disposition, le texte a été téléchargé à plus de 15 000 exemplaires. Et il a été repris sur d’autres sites non commerciaux, comme l’autorise la licence Creative Commons choisie, ce qui augmente d’autant le public du livre. L’ouvrage-papier lui-même a connu un sort tout à fait satisfaisant: tiré à 2 500 exemplaires, il est aujourd’hui épuisé et doit être republié en poche en mars 2007.(…)

Le gratuit et le payant n’ont donc pas été incompatibles. Il est même probable que la mise à disposition gratuite de l’ouvrage ait aidé aux ventes en librairie, même s’il est toujours difficile d’avoir des certitudes en ce domaine. La présence permanente du livre en accès libre sur le Net a permis au texte d’exister, même lorsqu’il n’était plus présent sur les tables des librairies.(…)

Le livre continuait à vivoter, avec de petites ventes. Quand l’actualité s’est accélérée, avec les premières polémiques virulentes sur le droit d’auteur fin 2005, cette présence de l’ouvrage sur le Net lui a assuré une grande visibilité: dès que quelqu’un tapait, dans un moteur de recherche, les mots « propriété intellectuelle », « droit d’auteur » ou « piratage », il tombait très rapidement sur des forums qui discutaient du livre, qui renvoyaient vers le site. Et là, les ventes sont reparties et c’est comme ça que le livre a été épuisé.

Mais l’intérêt de cette mise en ligne n’est pas seulement dans l’effet sur les ventes. Elle a tout d’abord suscité un dialogue continu avec de nombreux lecteurs, dialogue qui se poursuit aujourd’hui: beaucoup d’e-mails, beaucoup d’invitations à des rencontres, des conférences, des débats…Ensuite, grâce au choix d’une licence Creative Commons ouverte, cette mise en ligne a permis une appropriation du texte par les lecteurs eux-mêmes, appropriation que je ne voulais pas seulement symbolique. Dans une rubrique spécifique du site, que j’avais baptisée « Remixes », j’encourageais les lecteurs à se saisir du texte pour en faire des versions dérivées.(…) la version que je trouve la plus étonnante, c’est la version audio. L’idée a été suggérée par un blog qui s’appelle Incipitblog,(…)

L’ère du numérique est l’ère du sampling, du copier-coller et de l’emprunt, avec des résultats d’une qualité très variable, mais parfois d’une grande valeur. Le choix d’une licence particulière Creative Commons permet d’encourager ou de refuser, selon le souhait de l’auteur, ce type de pratique. Et ce choix renvoie à l’attitude que chaque créateur peut avoir par rapport à son propre travail.(…)

J’estime enfin que Creative Commons peut être vu comme un retour aux sources du droit d’auteur à la française. Il est une mise en œuvre de ce que le droit d’auteur fut à l’origine -un droit équilibré- et non de la parodie qu’il est devenu aujourd’hui. Les professionnels de la musique, du cinéma et même parfois de l’édition ont tendance à créer des comités antipiraterie et à exiger des gouvernements des lois plus drastiques avant même de se poser la question de leur métier, de son évolution, ou de réfléchir aux pratiques du public.(…)

L’œuvre appartient à l’auteur mais aussi à la société toute entière, et cette tension féconde est la source même de sa valeur symbolique. Le droit d’auteur se doit d’épouser cette tension, et Creative Commons peut y contribuer.(…)

Et enfin la réponse de Roberto Di Cosmo:

Bonjour

J’imagine que vous faites référence au Hold Up Planetaire… La situation est vraiment très simple et clairement expliquée dans mon weblog, ici:

http://www.pps.jussieu.fr/~dicosmo/MyOpinions/index.php/2006/09/01/28-le-hold-up-planetaire-libere

Ayant recouvré les droits sur cet ouvrage, avec Dominique Nora, nous avons décidé de le mettre à disposition du public en ligne sous licence Creative Commons.

En bref, l’éditeur ne souhaitant plus procéder a une impression de l’ouvrage après épuisement des derniers stocks, conformément au CPI, a été obligé de nous rendre l’intégralité des droits d’auteur. Du coup, les auteurs (Mme Nora et moi même) étions libre de choisir une diffusion sous une licence de notre choix, ce qui a été fait avec une Creative Commons que vous trouverez attachée au pdf en ligne ici :

http://www.pps.jussieu.fr/~dicosmo/HoldUp/

Il ne s’agit donc pas de publication sous plusieurs licences 🙂

C’est donc un cas différent pour Roberto Di Cosmo et Dominique Nora. Les auteurs ont désiré faire vivre leur texte après un parcours en édition réussi, le tirage étant épuisé.

Depuis l’année dernière, il y a du nouveau, puisque l’éditeur In Libro Veritas propose une édition papier du livre, disponible sur cette page: http://www.ilv-experience.net/catalogue/le-hold-up-planetaire.html .

Pour conclure, ces trois témoignages montrent qu’il n’y a pas de réponse unique. C’est une ouverture vers des possibles, l’opportunité d’envisager de différentes manières le droit d’auteur, et surtout, de faire vivre les textes et la relation avec les lecteurs.

Merci à Philippe Aigrain, Florent Latrive et Roberto Di Cosmo.

Document en version PDF: Pour_que _le_texte_vive

Publicités

3 réflexions sur “Pour que le texte vive

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s